Tunisie : en procès, le cas emblématique d'un islamiste torturé et disparu

Manifestation devant le Palais de justice de Gabès en mémoire de Kamal Matmati torturé à mort en 1991

L’affaire Kamel Matmati, mort sous la torture et enterré secrètement par les agents de l’Etat, fait l’objet de la première audience des chambres spécialisées. Le procès s’est ouvert hier, mardi 29 mai, à Gabès. Une seconde audience est prévue pour le 10 juillet prochain. Beaucoup de travail en amont a été accompli pour arriver à cette étape de reddition des comptes.

« La révélation de la vérité est une revendication révolutionnaire », « Le Peuple veut toute la vérité », « Une justice équitable = un pays sécurisé », « La justice = un pilier du vivre ensemble », « Non à l’impunité », « Winou Kamel ? » (Où est Kamel ?)…Des dizaines de banderoles et de pancartes brandies par des militants associatifs et d’anciennes victimes de la dictature en cette journée de première audience des chambres spécialisées donnent le ton d’un événement depuis longtemps attendu par de nombreux acteurs de la justice transitionnelle. Au moins 150 personnes ont installé très tôt le matin des tentes devant le Tribunal de première instance de Gabès, dans le sud du pays (405 km de Tunis), pour soutenir la famille Matmati. On y distribue communiqués, photos et dépliants sur l’histoire d’un homme kidnappé par la police de l’ex président Ben Ali, mort sous la torture voilà 27 ans, puis disparu sans laisser de traces. Malgré un soleil de plomb (34 °à l’ombre) et l’abstinence due au jeûne du douzième jour de Ramadan, l’entrain est de la partie parmi les manifestants.

14 accusés face et des icones du barreau

Le dossier de Kamel Matmati a été transmis par l’Instance Vérité et Dignité à la chambre spécialisée de Gabés, le 2 mars dernier. Le procès s’ouvre à 9h 30 du matin dans une salle comble remplie par les représentants de la société civile tunisienne et étrangère. A noter : l’absence notoire du personnel de l’IVD et de sa présidente, Sihem Bensedrine. Un conseil réuni quelques jours auparavant avait décrété qu’aucun membre de la commission vérité n’assistera à l’audience. Une stratégie visant probablement à faire profil bas face à un gouvernement dont la position d’arrêter ou non les travaux de l’Instance le 31 mai n’est pas encore claire, malgré un communiqué conjoint signé jeudi dernier par l’IVD et le ministère chargé des Relations avec les instances constitutionnelles et la société civile. Les auteurs présumés, 14 en tout, dont l’ex Président Ben Ali, son ministre de l’Intérieur, Abdallah Kallel, son ancien chef de la sûreté nationale Mohamed Ali Ganzoui et son directeur de la sûreté de l’Etat, Ezzedine Jenaieh, sont absents. Des noms de tortionnaires, qui faisaient partie des services spéciaux au temps de l’ancien régime et continuent à travailler au ministère de l’Intérieur et à vivre dans la région de Gabès sont également cités sur la liste des inculpés par le président de la chambre : Samir Zaatouri, Oussama Boujeh, Ali Bousetta, Mustapha Aoun Allah et Anouar Ben Youssef.

« Plusieurs épouses de ces accusés sont dans la salle », affirment des journalistes originaires de Gabès. Samir Dilou, ancien ministre des Droits de l’Homme et de la Justice Transitionnelle au temps de la Troïka, Farida Labidi et Habib Kheder, députés islamistes, Mokhtar Trifi, ancien président de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme et actuel vice- président de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) font partie du pool d’avocats, une trentaine, engagés volontairement pour assurer la défense de la famille Matmati contre des agents de l’Etat.

Les charges sont lourdes. Elles sont détaillées par le président de la séance, le juge Habib Ben Yahia, qui se référant au rapport de l’unité d’investigations de l’Instance Vérité et Dignité, accuse Ben Ali, Abdallah Kallel, Mohamed Ali Ganzoui, Ezzedine Jenaieh, Hassan Abid «  d’avoir participé à des crimes contre l’humanité, à un crime de torture, d’homicide volontaire et de disparition forcée ».

Lorsqu’un mort est condamné à contumace

Les faits remontent à l’année 1991. Au moment où la persécution du régime de Ben Ali des islamistes est à son comble, devenant systématique. Kamel Matmati, membre actif du mouvement, est arrêté brutalement devant plusieurs de ses collègues le 7 octobre 1991 sur son lieu de travail à la Société Tunisienne de l’Electricité (STEG) et du Gaz de Gabès, où il vit et réside.

« En 1991, la STEG était devenue un fief du renseignement », affirmera Slah Ben Omrane, ancien fonctionnaire de la société et un des témoins dans le dossier Matmati.

La victime décédera sous la torture, d’une hémorragie interne dans les 48 heures qui suivirent son arrestation.  Ce sont les équipes des services spéciaux qui vont se relayer pour lui faire subir les pires des sévices dans les locaux de la police à Gabès : violents tabassages, position du poulet, suspension en croix aux fenêtres…Devant d’autres prisonniers politiques. De précieux témoins dans ce procès.

Appelée à la barre, Latifa, l’épouse, dira qu’elle n’a appris la vérité sur son mari que bien plus tard, en 2009. En 1992, la justice, pour démentir la piste de sa disparition, condamne Kamel Matmati, prétendu en fuite, par contumace à 17 ans de prison alors qu’il était déjà mort.

« J’ai tourné comme une folle dans les prisons »

« Ils nous ont harcelés des années durant avec des questions récurrentes : « Où est Kamel ? », « Dans quel endroit se cache-t-il ? ». Ils faisaient des descentes chez nous à toute heure, terrorisant mes deux enfants, qui traumatisés ont raté leurs études ».

Des questions, qui maintiennent également l’espoir de toute la famille quant à la survie de Kamel Matmati. Pendant des mois, avec la mère de la victime, elle a apporté à manger et des vêtements au commissariat de police de Gabès pour son mari.

En pleurs, la mère s’épanchera : « J’ai tourné comme une folle dans les prisons de la République à sa recherche. Eté comme hivers, je n’ai pas laissé un endroit sans y interroger les gens sur mon fils. J’ai presque élu domicile devant le ministère de l’Intérieur, au Tribunal de Tunis ou dans les couloirs du Conseil des droits de l’homme. Mes interrogations sont restées sans réponse. Sans écho ».

Puis la famille perd deux soutiens importants : le grand père et le fils de Kamel Matmati, ce dernier décédé dans un accident de circulation. A la suite de ces deux deuils consécutifs, Fatma, est contrainte à travailler dans un hammam et Latifa trouve une place à l’usine. D’autant plus que les autorités interdisent catégoriquement aux proches et aux voisins de porter une quelconque aide à la famille Matmati sous constante surveillance.

A l’épouse et à la mère, qui souffrent toutes les deux de dépression, le président de la chambre pose la même question : « Qu’attendez-vous de la justice ? ».

Aucune indemnisation matérielle n’est revendiquée : « Nous voulons retrouver et honorer ce qui reste de la dépouille du défunt afin de lui assurer des funérailles dignes de sa personne », clament-elles tout de go.

Aicha, la fille de la victime, âgée de cinq mois au moment de sa disparition émet un souhait, qui fait couler les larmes de plusieurs avocats : « Jamais, je n’ai prononcé le mot « papa » auparavant, parce qu’il n’est nulle part. Je voudrais le faire enfin devant son cercueil ! ».

Un magistrat pas comme les autres

Tout le long de l’audience qui va durer six heures d’affilée, entrecoupée d’une courte pause vers 14h, le juge Habib Ben Yahia, qui a bénéficié comme tous les magistrats des treize chambres spécialisées couvrant toute la Tunisie d’une formation spécifique en justice transitionnelle, se révèle d’une grande humanité et d’une empathie sans limites envers les victimes. Il va tout droit dans la substance du dossier, qu’il semble bien maitriser tant sur le plan de la forme que du fond.

« Le président de la chambre est serein, dépourvu d’arrogance et a observé au long du procès une attitude d’écoute positive vis-à-vis des victimes, des témoins, de la défense et du parquet. C’est ce visage là d’une justice indépendante et garante des droits et des libertés pour qui nous avons milité depuis longtemps », confie émue jusqu’aux larmes Raoudha Karafi, présidente d’honneur de l’Association des magistrats tunisiens (AMT).

Et même si comme l’a relevé Amna Guellali, directrice de Human Rights Watch(HRW)en Tunisie, « L’absence des accusés est un vrai point négatif pour cette première séance. Elle en dit long sur la culture de l’impunité qui prévaut en Tunisie et sur la toute puissance des sécuritaires », probablement est-ce la première fois dans une cour de justice tunisienne que l’on parle autant de torture. Ali Amri, médecin et témoin clé dans l’affaire Matmati a été torturé avec lui et a pu diagnostiquer sa mort au moment du crime.

Le juge, Habib Ben Yahia l’interroge : « décrits nous les formes de torture que la victime a enduré ? Pouvez-vous identifier ses bourreaux ? ».

Un premier pas a été accompli, espèrent beaucoup de militants des droits humains, contre la culture du déni de la torture qui persiste en Tunisie sept ans après la Révolution.

« C’est un événement historique majeur. Un procès des procès politiques des soixante années de dictature », affirme Najet Araari, sociologue et activiste de la société civile.

Houcine Bouchiba partage le même avis que la jeune sociologue. Lui-même victime de la dictature et président actuellement de la Coalition Tunisienne des Victimes pour la Dignité et la Réhabilitation est agréablement surpris par la déférence et le respect de la police assurant la sécurité du tribunal et par un procès ouvert à tous. Une première selon ce militant. « Ces conditions extrêmement favorables nous ont poussé à changer de programme. D’un festival de la mémoire organisé dans la rue pour exprimer notre colère face à l‘impunité, nous avons gagné la salle d’audience pour suivre le procès. Les juges n’avaient nullement besoin d’une pression externe ! », s’exclame cet ancien opposant à en Ali.

Un témoignage glaçant choquera le public présent à l’audience, celui d’un membre des services spéciaux qui n’était pourtant pas impliqué dans l’affaire Matmati. Aux questions du juge et des avocats sur la torture, il réplique : « Il n’y a pas de torture, il s’agit juste de coups légers lors de l’interrogatoire » et « certains agents font de l’excès de zèle ».

Amna Guellali commente ces déclarations : « La banalisation des sévices exercés sur les détenus forme le terreau de la violence d’Etat. Nous sommes au cœur de la machine du déni, de l’absence de reconnaissance de la violence, de l’absence de repentance, constatés à maintes fois par le passé ».

Le procès a été reporté au 10 juillet. Le président de la chambre s’engage à s’assurer que les convocations à comparaitre auront été bien été reçues par les présumés auteurs lors de la prochaine audience.

Affaire à suivre…

  • 31/05/20182

  • Olfa Belhassine - justiceinfo.net


Avec l'appui du projet de soutien à l'opérationnalisation du processus de la justice transitionnelle en Tunisie